Au Carré Bellefeuille avec Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault

Hier, mardi 19 janvier à 20h30, le rideau de la grande salle du Carré Bellefeuille, à Boulogne-Billancourt, se levait sur Être ou Paraître, récente création du Théâtre du Corps Pietragalla-Derouault. A la fin du spectacle, les spectateurs étaient invités à une rencontre avec les chorégraphes et fondateurs de la compagnie : Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault. Nous y étions.

etre ou paraitrePendant plus d’une heure, Julien Derouault, danseur émérite, également comédien, incarne, seul sur scène, les textes puissants d’Aragon, mais aussi de Shakespeare dans l’une des dernières créations de sa compagnie : Être ou Paraître. L’œuvre est hybride : théâtre (de mots et de gestes), poésie et chorégraphies aux accents contemporains et urbains coexistent, se répondent (souvent) et s’entremêlent. Marie-Claude Pietragalla, partenaire dans le travail et dans la vie de Julien Derouault, signe la mise en scène – volontairement dépouillée – de ce spectacle solo d’1h10. Elle co-signe également la chorégraphie.

IMG_2180Après le spectacle, nous avons eu la chance de rencontrer les deux danseurs et fondateurs du Théâtre du Corps Pietragalla-Derouault. Yannaël Quenel, au piano et à la création musicale, a rejoint également la table ronde informelle menée par Chantal de Charmoy, directrice adjointe et chargée de la programmation du Carré Bellefeuille. C’est elle qui, lors du dernier festival d’Avignon, séduite par le spectacle, a souhaité le programmer à Boulogne cette saison.

IMG_2184En toute humilité, mais avec beaucoup de passion, Pietragalla et Derouault nous ont raconté brièvement la genèse de cette création si particulière, mais aussi la démarche artistique de leur compagnie – créée conjointement en 2004 –  et notamment la place du théâtre et des textes dans leur travail… Un éclairage sur certains passages du spectacle, sur la création musicale et la résonance du texte sur la danse (et inversement) a permis aux spectateurs de s’imprégner, à chaud après la performance, de la démarche chorégraphique et intellectuelle des chorégraphes et du danseur qui se révèle tout autant comédien. Les spectateurs étaient ainsi invités à poser leurs questions. Et c’est avec des traits d’humour et beaucoup de disponibilité que Julien Derouault, comédien et danseur soliste de cette œuvre, s’est confié sur la rudesse du travail fourni pour parvenir à s’approprier autant la poésie des textes que leur interprétation dans le mouvement. Aragon était un « choix immédiat », et c’est avec l’admiration d’un homme simple pour un grand auteur qu’il nous a parlé de la puissance des mots, de l’importance du rythme et du caractère infini du travail à fournir dans l’interprétation de son œuvre.

Unanimement bluffés par la performance d’un danseur-comédien jamais essoufflé sur scène, les spectateurs ont pu partager un moment privilégié auprès de ce couple de danseurs célèbre, venus échanger pendant près d’une heure autour de ce spectacle atypique. Pietragalla et Derouault ont également posé le temps de quelques photos, immortalisant une soirée placée sous le signe de l’art, de la culture et du spectacle vivant à Boulogne-Billancourt.

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Plus d’informations :

  • Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault sont à l’affiche de leur tout nouveau spectacle, Je t’ai rencontré par hasard. Chorégraphes, scénographes et interprètes de cette création qui interroge le couple, ils ont de nouveau collaboré avec Yannaël Quenel à la création musicale. A découvrir aux Folies Bergères à Paris, du 9 au 21 février 2016.
  • Plus d’informations sur le Théâtre du Corps Pietragalla-Derouault sur le site :  www.pietragallacompagnie.com

« Comme ils respirent », un documentaire à découvrir le 18 novembre

Ils dansent comme ils respirent, ou en tout cas c’est ce que l’on tend à croire quand on les voit évoluer sur scène, glisser gracieusement comme des cygnes sur l’eau… « Ils », ce sont les danseurs professionnels de manière générale, ceux qui nous font rêver dans les ballets classiques, nous époustouflent dans les battles de hip-hop ou nous ébahissent dans des chorégraphies moderne ou contemporaine. « Ils », en particulier, ce sont 4 jeunes danseurs dont on suit l’évolution, la vie et les rêves dans Comme ils respirent, le long-métrage de Claire Patronik qui sort en salles mercredi prochain, le 18 novembre.

comme ils respirent afficheClaire Tran, Anna Chirescu, Hugo Mbeng, Louise Djabri et Claire Patronik (danseuse, réalisatrice et productrice exécutive) sont les cinq protagonistes de ce documentaire. Les cinq jeunes gens nous livrent leur vision de la danse. Claire Patronik, danseuse elle-même, a finalement décidé de se tourner vers une autre voie professionnelle, l’audiovisuel, après des années de conservatoire. Comme ils respirent est son premier documentaire en tant que réalisatrice. Les quatre danseurs qu’elle filme sont, comme elle, des anciens élèves du Conservatoire National de Paris. Mais, contrairement à elle, ils ont décidé de faire de leur passion première, la danse, leur métier.

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Avec Comme ils respirent, Claire Patronik avait pour projet de proposer un point de vue
différent sur le difficile milieu de la danse :
« Les documentaires restent trop souvent centrés sur la mythologie du petit rat ou les grandes stars de la danse. Je voulais parler à ma manière de la danse, en montrer une image différente. », explique-t-elle.
La réalisatrice a voulu également passer de l’autre côté de la caméra et a ainsi repris des cours de danse intensifs pour retrouver ses acquis. Défi supplémentaire : la mise en place d’une chorégraphie de groupe que les spectateurs pourront découvrir à la fin de ce long-métrage ; un challenge pour ses danseurs qui s’étaient perdus de vue il y a dix ans et dont les styles de danse diffèrent aujourd’hui…

Sortie dans les salles mercredi 18 novembre 2015.

Opéra National de Paris : Laura Hecquet, une nouvelle étoile est née !

Hier, lundi 23 mars, Laura Hecquet a été nommée étoile du ballet de l’Opéra National de Paris au terme de la représentation du Lac des Cygnes de Rudolv Noureev. A 30 ans, la ballerine concrétise son rêve, après 9 années passées en tant que Sujet. Passée Première Danseuse le 6 décembre dernier à l’issue du Concours annuel, Laura Hecquet se voit donc très rapidement promue. La nouvelle étoile de l’Opéra de Paris – qui en compte aujourd’hui 18 – est la première a être nommée sous l’ « ère » Benjamin Millepied, directeur de la Danse du prestigieux établissement depuis la rentrée 2014.

La jeune femme, qui devait endosser le double rôle principal de ce ballet Odile/Odette lors de la représentation du 1er avril seulement s’est finalement glissée plus tôt que prévu dans les chaussons de la reine des cygnes en remplacement de Ludmila Pagliero, blessée, le 23 mars dernier. Cette nomination est donc une surprise, un vrai « choc » de l’aveu de la danseuse originaire du nord de la France, qui reprendra ce rôle  culte lors des représentations des 1er et 6 avril prochain à l’Opéra Bastille.

La toute nouvelle étoile de l’Opéra de Paris a réservé sa première interview à Culturebox.

(Pour lire directement l’interview sur le site de Culturebox : cliquez ici.)

Laura Hecquet : « Première étoile nommée par Millepied, ça me touche encore plus »

Publié le 24/03/2015 à 16H40

Laura Hecquet nommée étoile lundi 23 mars 2015

Laura Hecquet nommée étoile lundi 23 mars 2015
© Ann Ray/Opéra national de Paris

 

Laura Hecquet a été nommée lundi soir étoile du ballet de l’Opéra de Paris à l’issue de la représentation du « Lac des cygnes » de Rudolf Noureev, où elle dansait le rôle principal. Une grande joie et une belle revanche pour cette danseuse qui est restée neuf ans Sujet, a connu des moments de découragements, mais qui s’est toujours accrochée. La nouvelle étoile se confie à Culturebox.

Dans quelle conditions s’est passée votre nomination ? 
Laura Hecquet : Normalement, je devais danser ma première du « Lac des Cygnes » le 1er avril. La date du lundi 23 mars m’a été rajoutée la semaine dernière. On m’a annoncé en même temps un changement de partenaire. Vincent Chaillet s’est fait mal au mollet, du coup je danse avec Audric Bezard. Cela ne m’a pas inquiété plus que ça, car on a vraiment l’habitude de danser ensemble. Mais cette nomination ce soir là, je ne m’y attendais pas du tout ! D’abord parce que j’ai été nommée première danseuse, il y a vraiment peu de temps, début décembre. En revanche? j’avais attendu pas mal de temps Sujet, avant de devenir Première danseuse.
Dans les rêves, on s’imagine en train de pleurer, des réactions énormes. En fait j’étais tellement surprise que je l’ai vécu plutôt comme un gros choc. Je suis super heureuse, c’est le rêve d’une vie.
Laura Hecquet, Stéphane Lissner (Directeur de l'Opéra) et Benjamin Millepied 
Laura Hecquet, Stéphane Lissner (Directeur de l’Opéra) et Benjamin Millepied 
© Ann Ray/Opéra national de Paris

 

Quels sont les rôles dont vous rêvez aujourd’hui ?
« Le Lac » en faisait partie. Après il y a « L’histoire de Manon », mon ballet préféré, « La Dame aux Camélias »  de John Neumeier et Roméo et Juliette aussi. Voilà les grands classiques qu’en tant qu’étoile j’aimerais aborder.

Votre nomination intervient au début de l’ère Benjamin Millepied, le nouveau directeur de la danse…
Etre la première étoile de Benjamin Millepied, c’est un énorme honneur, ça me touche encore plus. C’est une grande, grande, grande marque de confiance. Il m’a vu danser plusieurs fois. Mais que ce soit si rapide, à peine arrivé qu’il me fasse confiance, ça me donne envie de défendre tous les ballets qu’on va faire, de me donner à 100%.

Vous avez connu des moments de découragement ?
Je suis reste Sujet 9 ans, ça été très long. J’ai été blessée un an, ce qui n’a rien arrangé. Quand je suis revenue j’avais l’impression de ne plus être dans les choix artistiques de la direction précédente. Ça été un peu difficile, j’ai eu l’idée de partir, je ne savais pas si ça allait se décanter. Mais au fond de moi je me suis toujours dit que le travail, le talent, le mérite ça finit toujours par payer. Je n’ai jamais baissé les bras.
Que ce soit plus long, d’avoir souffert de blessures, ça forge un caractère. J’ai eu le temps de voir ce dont j’avais envie, même si il y a eu des moments de découragement. Les choses qui doivent se faire finissent toujours par arriver. Aujourd’hui je savoure vraiment, je suis contente de ne pas avoir lâché.
Il y a quelques années je me sentais vieille car j’étais encore Sujet, c’était long et je voyais des petits jeunes arriver. Et là je viens d’avoir 30 ans, je me sens jeune. J’ai 12 ans de carrière d’étoile à faire, ça laisse le temps de savourer, de s’épanouir dans les rôles. C’est super !

 

 Interview publié sur le site Culturebox le 23 mars 2015

 

La revue Ballroom en reportage au Ballet Béjart Lausanne.

Lancé au printemps dernier, Ballroom est une revue trimestrielle consacrée à la danse doublée d’un site Internet qui traitent tout deux de la danse, dans tous ses états : l’actualité des spectacles, mais aussi des articles de fond, s’attachant à traiter de toutes les formes de danse…

En décembre dernier, une journaliste de la revue a eu le privilège de visiter le Théâtre de Beaulieu qui accueille le Béjart Ballet Lausanne, qui repart en tournée avec Le Presbytère, oeuvre intemporelle reprise par Gil Roman, qui prit le relais du chorégraphe Maurice Béjart, à la direction de la compagnie, à sa mort en 2007.

(pour lire l’article directement sur le site, cliquez ici)

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BÉJART : « LE PRESBYTÈRE N’A RIEN PERDU DE SON CHARME, NI LE JARDIN DE SON ÉCLAT »

REPORTAGE AU BÉJART BALLET LAUSANNE. THÉÂTRE DE BEAULIEU, DÉCEMBRE 2014.
Publié le 23/12/2014
par Bérengère Alfort

CORPS ABSOLU

Si Hegel évoque l’Esprit absolu comme le moment suprême de l’Histoire, en visitant le Béjart Ballet Lausanne, dirigé par Gil Roman, on constate tous les moments du corps, qui trouve en le spectacle son point culminant.
Ballroom a eu le privilège non seulement d’assister à la représentation de la pièce mythique du maître disparu en 2007, mais aussi de visiter les lieux cachés du Théâtre de Beaulieu, ainsi que de l’Ecole Rudra.
Arrivée dans l’après-midi, l’équipe de journalistes découvre sur le sol de l’arrière plateau les photos, éparpillées, d’Edith Piaf, dont on redécouvrira l’hommage du chorégraphe prochainement, remanié en une nouvelle version, par Gil Roman, son fils spirituel.

Nous sommes d’emblée ébahis par les miroirs encadrés de spots qui nimbent l’espace d’une lumière magique. Jamais très loin, Marie-Thérèse Jaccard, secrétaire particulière de Maurice Béjart et désormais de Gil Roman, veille à tout.
Nous nous prenons à rêver dans l’atelier des costumes : pour le « Presbytère », ils sont signés par Gianni Versace, fruit d’une collaboration mûrie avec Béjart. Aux costumes quatre pièces des garçons, répondent ça une robe évanescente en tulle blanc, là une tenue de bain chic et kitsch. Débauche de tissus pour épouser un ballet dont l’esprit réside dans l’ambiguïté entre solennité de l’hommage à Jorge Donn et Freddy Mercury, et humour optimiste qui dépasse le sérieux de la maladie du siècle qui les emporta trop tôt.

A quelques pas du Théâtre, est nichée au fond d’une ruelle l’Ecole Rudra. Nous assistons à un cours où nous apercevons une trentaine de jeunes danseurs de 17 à 19 ans, autour de sauts lors d’un travail sur le rythme.
Nous avons aussi et surtout le privilège de nous entretenir avec Michel Gascard, qui est l’âme de cette école. Danseur pour Béjart, père de famille comblé, fils de l’illustre professeur de danse Colette Milner, il nous parle avec humilité et fougue de sa passion pour l’enseignement.
Depuis 1973, il est auprès du maître. Après Mudra, établie dès 1971 à Bruxelles, il poursuit l’aventure de Rudra, en 1992 à Lausanne. L’enjeu de Rudra, en période de crise sociale et humaine – temps du nihilisme, comme dirait Nietzsche dont Béjart était (est ?) fervent lecteur -, est de reconstruire un futur pour les jeunes. Grâce à des professeurs fixes, les élèves bénéficient d’une formation gratuite qui leur ouvre littéralement les portes du monde. Comme le disait Béjart, « le classique pour les jambes, Martha Graham pour le haut du corps. »

L’art martial du kendo est l’outil fondamental qui, joint à la danse, permet de construire un sabre à l’apprenti danseur. Le professeur est leur berger, à l’image de Zarathoustra : à la fois poète qui sèche leurs pleurs, et guerrier qui les renforce en leur apprenant à marcher sans béquilles dans un monde sans pitié, auquel nous sommes confrontés aujourd’hui.
A ces fondamentaux, s’ajoutent, pour un cursus complet de deux ans, le masque, la commedia dell arte, le chant. La plupart des jeunes sont déjà titulaires d’un diplôme scolaire obtenu par le CNED, ou s’y attèlent parallèlement. Issus de toutes les origines nationales, culturelles et religieuses, ils forment, à l’image de Cordoue, un microcosme qui prouve que toutes les croyances et provenances peuvent vivre en harmonie.

De 9 à 19 heures, les élèves enchaînent les cours sans relâche, six jours sur sept : leçon de vie quant au sens de ce que veut dire « vocation ». On ne peut proprement parler de sélection à l’entrée de Rudra : les jeunes doivent s’y sentir appelés d’eux-mêmes. Et ce, au « Kairos » aristotélicien, c’est-à-dire au moment où avant, c’est trop tôt, et après, trop tard. Le moment juste.
Ces élèves ne se retrouveront pas forcément danseurs au Béjart Ballet ; l’enjeu est plutôt de leur ouvrir les yeux sur les compétences et envies, même si une grande partie de ces interprètes en herbe y poursuivront l’accomplissement de leur passion.
L’important, dans le lieu de vie de Maurice Béjart, est de comprendre que l’art total doit fournir les armes nécessaires pour se battre, à commencer contre soi-même.

Car malgré le mythe du chorégraphe philosophe, fils de Gaston Berger, on découvrait chez lui en même temps que la tendresse une poigne et une violence positive de créateur intransigeant, ainsi que le rappelle Gil Roman. Jamais vraiment en paix, jamais vraiment en guerre, le personnage de l’homme au regard d’acier et de velours demeure un mystère.
Qu’a-t-il voulu dire au juste avec « Le presbytère » ? Sûrement pas faire un coup de pub en traitant du SIDA. Sûrement pas faire couler des larmes faciles en hommage nostalgique à son danseur mythique et au leader du groupe Queen.
Le ballet, formé de séquences qui alternent danses d’ensembles, et soli fulgurants, entre humour décalé et poignantes images de Jorge Donn en kénose, envoûte les 1500 spectateurs. Béjart voulait placer la danse dans les stades ; Gil Roman honore ce vœu de démocratisation sans compromis avec la qualité.

On admire la technique fuselée des solistes sur pointes pour les filles, et des garçons à l’énergie vibrante. Théâtralité et présence charnelle, sens de l’espace vaste d’un grand plateau, sont au rendez-vous.
Au-delà de cela, c’est l’émotion, directement liée à la maîtrise, qui nous submerge. Non une élégie mélancolique, mais une ode à Mozart, Donn, Mercury, partis à 35 ans pour le premier et 45 ans pour les deux autres, mais surtout dans le désir de les rendre présents en une messe pour le temps futur. A l’instar de Gil Roman, parlant de Béjart au présent, la reprise du « Presbytère », occasionnée en 1997 par une série de coïncidences troublantes autour de Donn, Mercury et de la ville de Lausanne, à l’issue du spectacle, nous parlons de Donn, Mercury, mais aussi Gianni Versace, au présent. Ils sont révélés dans leur intemporalité.
Quant à Béjart, grâce au travail du berger doux et guerrier fort qu’est Gil Roman, il nous apparaît encore, à jamais présent : comme celui qui a fait accéder la danse au moment du corps absolu.

Tournée en France en 2015, dont Palais des Congrès à Paris, les 4, 5 et 6 avril.
Réservations sur : www.lepresbytere-lespectacle.com

Photo du bandeau principal : Francette Levieux

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Découvrez « Le presbytère … » avant de le retrouver en tournée cette saison.

Vanity Fair pose la question : où sont les femmes (dans la danse) ?

Nous relayions cet article très fourni et édifiant sur le profil Facebook de notre Section Danse il y a quelques semaines.

vf 1214Dans son numéro de décembre 2014, le magazine Vanity Fair France s’intéressait notamment  à la « guerre des sexes » dans le milieu de la danse et de ses institutions. Alors que les filles et les femmes constituent la majorité du public des cours de danse, et qu’on recense plus de femmes que d’hommes au sein des danseurs des troupes et compagnies, ce sont les hommes qui « mènent la danse » à la tête des centres chorégraphiques, compagnies et théâtres, si l’on en croit cet article. Un état des lieux fouillé sur l’évolution du monde de la danse et du spectacle vivant ces deux dernières décennies… A lire.

(pour lire l’article directement sur le site, cliquez ici)

Danse

Les hommes mènent la danse

 

La guerre des sexes est déclarée ! Les petites filles représentent toujours une majorité écrasante dans les cours de danse. Pourtant les hommes occupent aujourd’hui la plupart des postes de pouvoir. Erick Grisel s’est penché sur ce paradoxe.

Ils s’appellent Boris Charmatz, Olivier Dubois, Christian Rizzo, Emanuel Gat, Yuval Pick, Akram Khan ou Pierre Rigal. Ils sont les nouvelles stars de la danse contemporaine. Chorégraphes et directeurs de compagnie, ces quadras aux tempes grisonnantes (ou à la franche calvitie) remplissent les gradins des festivals et suscitent à chacune de leurs créations l’admiration des critiques. Si Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, les Belges Jan Fabre et Sidi Larbi Cherkaoui ne figurent pas dans cette liste, c’est que leur renommée a franchi depuis longtemps les frontières européennes. Quant au Bordelais ­Benjamin Millepied, c’est nimbé d’une aura toute hollywoodienne qu’il vient de débarquer à la tête de l’Opéra de Paris, en remplacement de Brigitte Lefèvre.

Et les femmes, alors ? Qui donc pour prendre le relais d’Odile Duboc et de Pina Bausch, disparues il y a peu ? Surgies dans les années 1970, elles révolutionnèrent la scène européenne et la firent rayonner dans le monde pendant plusieurs décennies. Qui pour jouer dans la cour des grandes Mathilde Monnier, Maguy Marin, Karine Saporta ou Régine Chopinot ? Jetons un œil sur la programmation du dernier festival Montpellier Danse : sur les seize chorégraphes invités, seuls trois étaient des femmes (le Festival d’automne à Paris a fait légèrement mieux en octobre : trois femmes sur les treize chorégraphes invités). Potassons le programme du Théâtre national de Chaillot : il est aux deux tiers masculin. Tout comme l’affiche de la Biennale de la danse à Lyon cette année. Un déséquilibre d’autant plus frappant qu’il suffit de mettre un pied dans un cours de danse à Paris ou en province pour l’observer : malgré l’arrivée en force du hip hop dans le paysage chorégraphique, les garçons y sont toujours minoritaires. « Il y a environ 20 % de garçons pour 80 % de filles dans nos cours, confirme Christine Mélot, directrice du Studio Harmonic à Paris. Le plus emblématique, ce sont les cours pour enfants. L’autre jour, un petit garçon qui avait vu la comédie musicale Billy Elliot à Londres nous a téléphoné pour s’inscrire. Quand il a compris qu’il n’y aurait presque que des petites filles avec lui, il a renoncé. Il va falloir que je crée un cours réservé aux petits garçons pour qu’ils osent venir ! »

Le milieu de la danse forme une étrange pyramide des sexes. À sa base, dans les cours de quartier comme dans les écoles supérieures : une éclatante majorité de justaucorps pastel et de chignon hauts. Au milieu : un corps professoral et des compagnies de danse à peu près paritaires. Et au sommet : des hommes. Les chiffres sont éloquents. Sur les dix-neuf centres chorégraphiques nationaux créés à l’initiative de Jack Lang au début des années 1980, seize sont aujourd’hui dirigés par des hommes. Une anomalie sur laquelle l’ex-ministre de la culture, aujourd’hui à la tête de l’Institut du monde arabe, porte un regard étonnamment distancié : « À l’époque, j’ai nommé des femmes comme Maguy Marin ou Karine Saporta de la même façon que j’avais nommé Rudolf Noureev à la tête de l’Opéra Garnier : parce qu’elles étaient des artistes brillantes. Je ne me suis jamais préoccupé de savoir si je devais nommer autant d’hommes que de femmes. La parité que je voulais établir était d’un autre ordre : il fallait accorder à la danse autant d’importance que l’art dramatique ou la musique. Qu’il y ait une majorité d’hommes aujourd’hui à la tête des centres chorégraphiques ne signifie pas pour moi qu’il y ait discrimination. En tout cas, sur ce point, je reste interrogatif. »

Violence et discrimination

Pour la chorégraphe Karine Saporta, il n’y a pas d’interrogation mais un constat sans appel : « Non seulement il y a bien discrimination faite aux femmes mais, plus grave, un effacement de leur dimension créative dans l’histoire de la danse. Des femmes, on retient l’anecdote, l’écharpe d’Isadora Duncan prise dans les roues d’une voiture mais pas leur énorme apport à cet art. » Une opinion que partage la chorégraphe italienne Alice Valentin:  « Que serait devenu Rudolf Noureev sans ­Margot Fonteyn ? Pourtant, on ne se souvient que de lui. Martha Graham a été la première chorégraphe à avoir intégré des Noirs dans une compagnie de danse, elle a fait autant pour l’émancipation des Noirs que Martin Luther King. Mais seuls les initiés la connaissent. Il y a une injustice dans l’hommage qui devrait être rendu aux femmes. »

Et dire que le premier rapport sur l’égalité hommes-femmes rendu en 2006 par Reine Prat, alors chargée de mission auprès du ministre de la culture, avait distribué des bons points au milieu de la danse, bien en avance sur ses camarades la musique et le théâtre – rappelons ce chiffre ahurissant : au théâtre de l’Odéon, à la fin des années 1990, 100 % des spectacles étaient créés par des hommes. « Ce que j’avais retenu de ce rapport, à l’époque, c’est que les deux domaines artistiques où les femmes étaient très présentes étaient la danse et le spectacle pour enfants, s’amuse la chorégraphe Mathilde Monnier. Et ce n’est pas par hasard. C’était les domaines les moins valorisés. »Mais avec l’explosion de la danse contemporaine dans les années 1980, fruit de la politique volontariste de Jack Lang, la donne change radicalement. « Lorsque la danse n’a plus été considérée comme un art un peu mineur mais comme un domaine où il y avait des possibilités de succès et de reconnaissance, les hommes ont sans doute réalisé qu’ils pouvaient y avoir leur place, avance ­Héla Fattoumi, co­directrice du centre chorégraphique de Caen. Ils ont compris les enjeux et peut-être ont-ils été dans des stratégies de réussite, de carrière, qui ne sont pas forcément celles que les femmes veulent développer. » Mais que veulent les femmes, justement ? Quelles sont leurs attentes vis-à-vis d’un art qui semble être leur affaire depuis la nuit des temps ? Pour Flavie Hennion, danseuse et assistante chorégraphe, l’indifférence féminine à l’égard des gratifications institutionnelles constitue un élément de réponse. « Les femmes pour qui j’ai travaillé avaient surtout besoin d’argent pour créer, pas forcément de reconnaissance par les institutions. »

« Des femmes, on retient l’anecdote, l’écharpe d’Isadora Duncan prise dans les roues d’une voiture, mais pas leur énorme apport à cet art. » 

Désormais à la tête du Centre national de la danse, Mathilde Monnier nous livre son analyse : « C’est vrai que les femmes sont davantage sur un projet artistique que dans une construction de carrière. Du coup, peut-être semblent-elles moins attractives pour un programmateur. Le marketing, la loi économique du marché, ce sont des choses qu’elles ont très bien intégrées mais qu’elles ont plus de mal à utiliser. Et leur trajectoire est plus isolée. Quand on pense à toutes ces femmes dans le passé, les Mary Wigman, les Isadora Duncan, elles ont fait plus de solos que de pièces de groupe. C’est l’histoire de la femme artiste chorégraphe : elle n’est pas forcément une directrice. » Et quand elle le devient, directrice, on le lui fait parfois chèrement payer : « C’est un fait : les femmes chorégraphes ont été expulsées du système et des institutions de la manière la plus cruelle qui soit, affirme Karine Saporta. Il n’y a jamais eu envers un directeur de centre chorégraphique la violence qu’il y a eu au Ballet national de Marseille contre Pietragalla, par exemple. À Roubaix, Maryse Delente a souffert, tout comme Catherine Diverrès à Rennes. On a beau me dire qu’il est arrivé à beaucoup d’hommes chorégraphes de devoir céder leur place, jamais pareil discrédit n’a été jeté sur eux. »

Poussée à la Démission

Que n’a-t-on pas dit à propos de Marie-Claude Pietragalla lors de ses cinq années de mandat à Marseille ! « Mauvaise gestionnaire », « ambiance délétère », ont accusé la majorité des danseurs dans une lettre exigeant sa démission. « Arguments mensongers et injustes », « parfaite adhésion du public », s’est-elle défendue. Vainement. En 2003, la chorégraphe a été contrainte de démissionner. Qui a tort, qui a raison dans cette histoire ? Peu importe. Mais il est vraisemblable que les choses se seraient déroulées différemment si la directrice avait été un directeur : « Quand je suis arrivée à Marseille, analyse aujourd’hui Marie-Claude Pietragalla, ville du Sud par excellence, c’est-à-dire machiste – ce que j’aurais dû savoir, vu que je suis corse ! –, je me suis retrouvée dans une situation hors normes. Si j’avais été du sexe opposé, il y aurait eu bizarrement plus d’élégance dans la façon de me traiter. Je rappelle que j’étais enceinte de quatre mois au moment de mon départ [rires]. On m’a reproché d’être mauvaise gestionnaire ? C’est drôle, car on me dit maintenant : “C’est incroyable ! Comment faites-vous pour gérer une compagnie indépendante qui ne reçoit aucune subvention ?” » Cette nouvelle aventure dure depuis dix ans et les épreuves n’ont pas entamé son énergie : elle présentera en mars son nouveau spectacle au Grand Rex, à Paris.

Danseuses VS. créateurs

Pour Corinne Barbara, danseuse et enseignante spécialiste du « corps en jeu »au cours Florent, la différence de traitement entre les hommes et les femmes au sommet des institutions prendrait sa source bien en amont, au moment même où danseurs et danseuses entament leur formation : « On ne demande pas la même chose à un danseur qu’à une danseuse. Il n’y a pas la même exigence. À une époque, ce n’était pas grave si un homme manquait un peu de technique, du moment qu’il avait un look, une personnalité. Il faut dire que dans une audition, pour 400 candidates, il y avait dix candidats ! » Les garçons commencent la danse sur le tard, généralement à leur majorité, après s’être battus comme de beaux diables contre leur famille pour faire accepter leur choix. Leur ascension dans le milieu se fait sur des bases plus éclectiques. Pour preuve, ces quelques lignes de CV de chorégraphes en vue : avant de commencer la danse à l’âge de 23 ans, ­Olivier ­Dubois avait étudié les langues orientales, l’économie et le droit. Dans sa jeunesse, ­Christian ­Rizzo avait monté un groupe de rock puis créé sa marque de fringues. Et l’Israélien ­Emanuel ­Gat, ancien sportif, avait intégré une école de musique pour devenir chef d’orchestre. « C’est aussi pour ça que j’adore la danse des mecs, elle est plus débridée, moins codifiée, affirme Corinne Barbara. La petite fille a un parcours différent : sa famille l’a mise à la danse classique à l’âge de 5 ans. Elle dira : “Je veux devenir danseuse.” Le garçon arrive dans la danse avec d’autres expériences, une certaine maturité et l’envie d’être créateur. »Dominique Hervieu, gymnaste devenue danseuse chorégraphe et depuis peu à la tête de la Biennale de la danse à Lyon, explique sa place au sommet de plusieurs institutions par l’originalité de sa formation mais pas seulement : « Si l’on doit parler carrière, je dirais qu’il faut avant tout se trouver un fil conducteur. Le mien, c’était le militantisme. Il a fallu que je le crie haut et fort, que je le rabâche : la danse a toute sa légitimité et toute sa place sur les grandes scènes nationales. Et puis, surtout, il ne faut pas avoir peur de prendre des responsabilités sans avoir toutes les fonctions requises. » Les femmes auraient-elles tendance à sous-estimer leur capacité à assumer un poste important ? Pour Marie-Claude Pietragalla, cela ne fait aucun doute : « Je l’ai souvent remarqué : les femmes s’autocensurent. Lorsqu’elles se retrouvent sur une short list, par exemple, au moment des nominations, elles jettent l’éponge. C’est un travail que doivent faire les créatrices sur elles-mêmes : ne pas écouter cette petite voix intérieure qui leur dit “N’y va pas ! Pour ce poste-là, il y aura meilleur que toi.” »

Flavie Hennion confesse faire partie de celles qui, justement, freinent des quatre fers devant le mot « pouvoir » : « J’aime le travail d’équipe, j’aime accompagner. Pour être chef de troupe, il faut avoir quelque chose à dire. Ce doit être viscéral. » Mais quand on lui demande si tous les chorégraphes hommes avec qui elle a travaillé avaient quelque chose à dire, Flavie sourit : « Peut-être pas tous. Certains savaient très bien faire semblant. » S’affirmer, se faire entendre… Devant la nécessité de jouer des coudes, de s’imposer, on peut imaginer les réserves éprouvées par une danseuse soumise, très jeune, à la rude discipline du classique. Doit-on pour autant souscrire à une telle image stéréotypée de la ballerine – surdouée physiquement mais à la structure mentale fragile, travaillant sous le joug d’un maître de ballet tyrannique dans l’espoir de devenir un jour une étoile inaccessible et solitaire (comme l’illustrait le film Black Swan, avec ­Natalie ­Portman) ? Le cliché amuse Alice Valentin, qui donne des cours de danse pour maintenir à flot sa compagnie, Karma Dance Project : « Quand on a un parcours classique, on est déjà professionnelle à l’âge de 18 ans. On bosse huit heures par jour, le miroir nous renvoie à chaque instant notre image, on se remet sans cesse en question. Croyez-moi, cette recherche de la perfection nous donne toute la force psychologique, le recul sur nous-mêmes et l’énergie nécessaires pour tenir les rênes d’un projet ou d’une institution. » Et qu’on ne compte pas sur cette jeune chorégraphe pour accepter l’idée qu’enfants et famille pourraient être un frein à sa carrière : « J’ai un mari et des enfants. Au contraire, cela a fait de moi une artiste plus complète et une directrice de compagnie d’autant plus capable de gérer l’humain. »

Le spectre du lobby gay

Femmes évincées des institutions, subventions allouées de façon plus importante aux hommes choré­graphes, structuration du milieu par des responsables de programmation très majoritairement masculins… C’est forte de ce constat que ­Karine Saporta, en mai 2013, lors d’une table ronde organisée au Sénat, a prononcé une allocution qui a provoqué chez ses pairs une levée de boucliers. En cause, un passage très précis : « Il faut être habitée par la foi de la “charbonnière” pour ne pas se laisser anéantir. Ceux qui font la loi font aussi la rumeur. Il ne fait pas bon dénoncer le fait que ces personnalités dont le pouvoir est immense, sont majoritairement des hommes. Qu’ils sont, de fait, plus sensibles au charme et à la sensibilité qui émane de l’écriture chorégraphique des hommes pour des raisons toutes subjectives que l’on peut parfaitement comprendre. Le phénomène de régression que nous vivons correspond-il à un effet à retardement dans notre milieu de la bombe du sida ? La maladie aurait-elle eu pour effet de resserrer les liens entre les rescapés ? » Dans une lettre envoyée au Sénat, le syndicat Chorégraphes associés s’est aussitôt indigné : « Insinuer un lien entre l’épidémie du sida et a fortiori un lobby homosexuel masculin et une disparition des femmes au sein des programmations et à la tête des institutions est une position insoutenable. »Aujourd’hui, Karine Saporta nuance : « Je trouve que la culture gay a apporté des choses fabuleuses à la danse. Dire qu’après l’hécatombe du sida il y a eu une poussée vitale et créatrice n’a rien de négatif. Mais il y a un moment où nous, les femmes, on doit dire “hé ho, on est là !” »

Flavie Hennion est beaucoup plus mesurée : « Certes, il y a beaucoup d’homos parmi les administrateurs et les programmateurs. Ta sensibilité, tu ne peux pas l’enlever, même si tu essaies d’être très objectif. Mais de là à parler d’un lobby, c’est-à-dire d’actions concertées qui pénaliseraient les femmes, je ne le crois pas. » Marie-Claude Pietragalla, elle, est catégorique : « Les considérations d’ordre sexuel sont des dérives qui n’élèvent pas le débat. Au contraire, je trouve que les gays ont un regard très tourné vers les créatrices. Le véritable enjeu aujourd’hui est de donner des responsabilités aux femmes et non pas d’en enlever aux hommes. » Chorégraphe du spectacle Tutu, à l’affiche depuis mi-octobre à Paris, Philippe Lafeuille ne souscrit pas non plus à la théorie du lobby gay : « Je trouve au contraire que la danse est moins gay qu’avant. Il y a de plus en plus de mecs hétéro dans le milieu. Parmi mes danseurs, par exemple, c’est moitié-­moitié. Et puis, l’image du danseur précieux et efféminé s’est estompée. L’autre soir, j’ai vu un spectacle avec de la testostérone sur scène, du poil, de la barbe ! Longtemps, dans la danse classique, l’homme a été caché. Il a fallu ressortir le danseur de derrière la danseuse. C’est qu’avec son tutu, elle prenait de la place ! »

Le tabou du corps

Car la présence massive d’hommes ne s’arrête pas à la direction des institutions et aux programmations mais se manifeste aussi sur scène à travers des chorégraphies de plus en plus pensées autour et avec des corps masculins. Créateur du Tadorne, blog culturel qui promeut la parole des spectateurs, ­Pascal Bély explique : « En ce moment, la danse tend vers le spectaculaire et sur ce terrain les hommes se portent bien. Là aussi, on est dans le registre du pouvoir. La fragilité des corps, ce n’est pas ce qu’on recherche aujourd’hui. »Pour Héla Fattoumi, cette valorisation à laquelle on assiste de la prouesse technique et physique – prétendument liée à l’efficacité et à la rentabilité des spectacles – serait la conséquence d’une paupérisation du milieu : « Les formes de spectacles plus en retenue ne trouvent pas preneurs. Et, faute de moyens, les femmes peuvent être tentées de quitter le secteur choré­graphique. La danse doit trouver un second souffle. » En bonne observatrice du monde de la danse, la blogueuse Sylvie Lefrère résume ainsi la situation : « On ne subit pas seulement une crise économique mais aussi une crise de l’engagement créatif qui met en pleine lumière les postures de domination. »

Dans un contexte aussi sensible et polémique, quelle attitude adopter ? Comment rétablir l’équilibre ? Pour Philippe Lafeuille, c’est au tabou du corps et au clivage garçons-filles, de plus en plus fort, qu’il faut s’attaquer, à la base, dans les écoles, avec un renforcement des ateliers culturels : « Récemment, en banlieue, j’ai fait travailler des lycéens. L’un d’entre eux était très doué, je lui ai fait faire une improvisation avec une autre élève. À un moment, je leur ai dit d’arrêter net leurs mouvements. “Hé m’sieur, j’ai ma main sur sa chatte !” s’est effrayé le garçon. Je lui ai répondu : “Et alors, elle t’a mordu ?” Si le corps du sexe opposé constitue déjà un tel danger, on imagine sans mal les conséquences plus tard, même dans un contexte professionnel. »

Quant à la solution des quotas, elle réussit l’exploit de créer l’unanimité contre elle : « Il ne faut pas que cela soit l’alibi de la bonne conscience, prévientAnita Mathieu, directrice des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-­Denis. C’est l’œuvre qui doit s’imposer, pas le fait d’être un homme ou une femme. » Prenant l’exemple de Montpellier où l’on attend la nomination d’un prochain directeur (ou d’une directrice ?) du centre chorégraphique, Serge Laurent, programmateur des spectacles vivants au Centre Pompidou, à Paris, s’interroge : « C’est embarrassant, les quotas : en imaginant qu’une femme est nommée, on se demandera si c’est parce que son projet est bon ou si c’est parce qu’elle est une femme. Mais c’est un sujet qui dépasse le champ chorégraphique. La danse n’est pas différente du reste des structures de pouvoir. C’est symptomatique de ce qui se passe ailleurs. » Pour Mathilde Monnier, l’équilibre à trouver ne doit pas passer par un calcul : « Ce serait enfermer la femme dans un espace minoritaire et la prendre pour un premier arrivant, un chômeur. Mais il est important que le sujet soit abordé, que la parole soit entendue et rapportée par une administration. Cela donnera confiance aux femmes artistes qui ne s’autoriseraient pas à briguer certains postes. » Reste une option à la fois romanesque et pragmatique : celle du binôme professionnel, amical ou amoureux, comme ceux formés aujourd’hui par Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, François Chaignaud et Cécilia Bengolea : « Dans les années 1980, c’est un schéma qui a très bien fonctionné, précise Héla Fattoumi. On pensait que le spectacle vivant était un art du collectif, on voulait casser cette idée qu’il devait y avoir un seul capitaine, un seul chef à bord. Il faut revenir à la collégialité. Même si ce n’est pas une chose qui se décrète. Cela tient d’abord au hasard des rencontres. » Une façon sans doute de dire que dans la danse, au-delà du clivage hommes-femmes, c’est à l’ego qu’il faut livrer bataille.

Article paru dans le numéro 18 de Vanity Fair France (décembre 2014)